Exemple de compte rendu de lecture brève

(source : http://www.hst.ulaval.ca/services-et-ressources/guides-pedagogiques/le-compte-rendu-de-lecture/exemple-de-compte-rendu-de-lecture-breve)

GEORGES DUBY, « L'urbanisation dans l'histoire », Études rurales, fasc. 49/50 (1973).

Depuis plus d'un quart de siècle, les historiens français ont placé l'étude des rapports entre villes et campagnes en l'un des points cruciaux de leur problématique. A propos de toutes les périodes de l'histoire (et les recherches les plus hardies, celles qui se risquent jusque dans un passé très proche, s'associent naturellement à celles des géographes, des sociologues et des économistes), qu'il s'agisse de mettre en lumière les modes de production, de répartition et de consommation, l'agencement des relations sociales ou les traits de mentalité, il est apparu des plus nécessaires d'observer très attentivement comme se sont établis les contacts entre le monde urbain et le monde rural, deux mondes en effet dont l'évolution ne se poursuit pas au même rythme, qui toujours communiquent mais qui cependant demeurent, plus ou moins franchement, plus ou moins consciemment, distincts l'un de l'autre. L'un à l'égard de l'autre, ils sont dans un état ambigu d'hostilité réceptive : un échange de services les unit, des préjugés les divisent, un conflit les oppose, permanent, et toujours inégal. En combien de pages de cette revue, une telle situation du paysan en face de l'homme de la ville n'apparaît-elle pas?

Ce qu'entre autres choses cherchent les historiens, c'est à préciser le moment où, dans telle ou telle aire géographique, la vielle a pris décidément le dessus au sein de cette rivalité. Ainsi, dans l'Europe occidentale, après la dévitalisation et l'effritement des structures urbaines implantées par Rome, les campagnes ont constitué durant de longs siècles le secteur entraînant de l'histoire. Nul ne croit plus aujourd'hui que les forces qui provoquèrent le réveil de la vie citadine, qui firent se développer, auprès de cette fonction permanente de la ville, où se conjuguent le politique, le militaire et le religieux, une fonction économique, aient eu leur source ailleurs que dans la production rurale. Ce fut bien le lent développement des campagnes, c'est-à-dire la hausse des rendements agricoles, l'extension de l'aire cultivée et les progrès du peuplement, qui engendra l'urbanisation. Cependant, si pour une large part, les fruits de ce développement furent drainés vers les agglomérations urbaines, c'est que la ville, par ses fonctions religieuse, politique et militaire, parce qu'elle était le siège de certains pouvoirs, exerçait, même lorsqu'elle était encore minuscule, toute pénétrée par les champs et les vignes, et à peine mieux pourvue que les villages d'artisans et de gens de négoce, une domination sur les habitants des finages avoisinants. Ainsi a-t-elle pu longtemps croître en parasite tutélaire : ce qu'elle capturait en hommes et en richesses pour nourrir sa propre expansion apparaissait comme rétribuant les services qu'elle rendait au plat pays, lesquels étaient essentiellement d'ordre, de régulation et de protection. Un temps arriva cependant où la puissance ainsi progressivement accumulée dans les centres urbains et les quartiers neufs qui s'élargissaient alentour, fut assez forte pour que s'opérât comme un renversement, pour que tous les ressorts du progrès s'établissent dans les villes, pour que celles-ci devinssent véritablement maîtresses de tout, et les campagnes véritablement suivantes et sujettes. Ce transfert décisif, nous sommes enclins aujourd'hui à le dater, dans la France du Nord, de la fin du XIIe ou du début du XIIIe siècle. Il fut plus précoce d'un siècle et demi au moins en Lombardie, plus tardif d'un siècle à peu près en Germanie.

A partir de cette date, le processus d'urbanisation, dont j'ai dit qu'il était constant depuis le départ de la croissance agricole en Europe occidentale, change d'intensité et de forme. En premier lieu, les ponctions opérées sur les richesses rurales deviennent plus larges ; elles avaient été d'abord le seul fait des guerriers et des gens d'Église dont les pouvoirs seigneuriaux avaient leur siège dans l'agglomération urbaine ; d'autres citadins désormais interviennent, de plus en plus nombreux, de plus en plus envahissants ; ce sont des hommes d'affaires, de haute ou de moindre volée, qui prélèvent à leur tour leur part, une part toujours plus ample, sur le surproduit du travail paysan, à la faveur de toutes sortes d'opérations profitables, exploitant à la fois leur fonction d'intermédiaires nécessaires dans la commercialisation des produits de la terre et l'avantage que leur procure la possession de ces capitaux mobiliers dont manquent tous les ruraux, dans les châteaux aussi bien que dans les chaumières. Cette pression économique détermine dans les campagnes une modification progressive des systèmes de production et d'échange, que l'on peut considérer, elle aussi, comme une forme d'urbanisation, qu'il s'agisse de l'infiltration de l'instrument monétaire dans le réseau des prestations de biens et de services, ou de l'élargissement d'un secteur artisanal, textile, viticole ou forestier. D'autre part, les mouvements migratoires qui ont toujours porté des campagnards vers la ville, puisque toujours le milieu urbain a constitué un secteur de relative dépression démographique, prennent davantage de puissance ; ils n'entraînent plus seulement les pauvres ; des facteurs économiques, politiques, mais dont les plus actifs sont d'ordre culturel, provoquent aussi la migration au moins saisonnière, des riches, sensibles aux diverses séductions d'une résidence urbaine. Dès le XIVe siècle en France, les documents que traite l'histoire sérielle permettent d'observer et de mesurer certains aspects de l'attraction qu'exerce la ville sur les richesses et sur les populations rurales ; les autres phénomènes d'inurbation entrent ensuite progressivement l'un après l'autre dans la lumière de l'histoire.

Celle-ci d'ailleurs éclaire encore d'autres mouvements, qui pour n'être pas de capture ni d'attirance, mais de direction inverse, contribuèrent pourtant à rendre plus étroite l'emprise urbaine. Emprise financière, administrative. Emprise culturelle aussi, dont l'observation dans la longue durée ouvre les plus séduisantes perspectives à la recherche historique. Il appartient à celle-ci de suivre la progressive insinuation dans la mentalité des seigneurs, des laboureurs, des tâcherons agricoles, d'attitudes à l'égard du profit, de l'épargne ou de l'investissement qui d'abord avaient mûri dans les faubourgs marchands, aussi bien que tous les courants de divulgation, orientés dans le même sens, qui firent adopter peu à peu dans les villages et les hameaux, des modes d'expression, des croyances, des savoirs, des besoins, des espérances longtemps propres à la société urbaine. Dans un essai des plus éclairants sur le rôle civilisateur de la ville médiévale1, Jacques Le Goff évoque, par exemple, le témoignage d'Humbert de Romans ; ce maître général des Dominicains entre 1254 et 1263, spécialiste d'une propagande qui devait faire du christianisme à partir de cette époque une religion populaire, recommandait aux Frère Prêcheurs de concentrer leur apostolat dans les villes, l'une des raisons principales étant que l'on peut de la sorte atteindre beaucoup plus efficacement les campagnes, puisque les campagnes imitent les villes. De tels processus de pénétration furent grandement favorisés par la fascination que n'a jamais cessé d'exercer sur les riches un modèle d'existence rustique ; le rêve des citadins fut toujours de s'ébattre aux champs, d'y gérer un domaine, d'y vivre en seigneur ; ce rêve se réalisa souvent. Alors qu'aujourd'hui l'aménagement des résidences secondaires ne profite guère à des campagnes moribondes, autrefois l'insertion des enrichis de la ville dans le milieu rural se révélait très stimulante, par les apports de capitaux qu'elle déterminait, et plus encore par les mécanismes d'acculturation qu'elle mettait en branle : on sait par exemple le rôle qu'ont joué en France, au XVIIIe siècle, les membres des sociétés savantes dans la diffusion des nouvelles techniques agricoles ; ils se réunissaient en ville pour s'informer des innovations théoriques, mais c'est dans leurs maisons de campagne qu'ils en expérimentaient l'application. Ce serait mal poser dans ses perspectives historiques le problème de l'urbanisation des campagnes, que négliger l'influence de semblables transferts culturels ; leurs conséquences en effet sont incomparablement plus déterminantes que celles des courants de retour : la culture urbaine n'emprunta jamais à la campagne que des accessoires, le décor sophistiqué de ses divertissements, ce que furent par exemple les ornements de la pastorale ou l'ordonnance fallacieusement agreste des quinconces.

Sans doute n'était-il pas inutile de rappeler que les formes actuelles de l'inurbation se situent dans le prolongement d'une évolution multiséculaire, car le poids de ce passé n'est pas négligeable et les sciences du présent par conséquent ne sauraient se désintéresser d'une étude historique des agents et des rythmes de l'urbanisation. Ceux-ci, au cours des âges, ont différé d'une province à l'autre et c'est peut-être à l'établissement d'une typologie régionale que les historiens peuvent apporter le concours le plus utile. Aussi, pour terminer, indiquerai-je très brièvement que, de ce point de vue, l'Europe occidentale, et la France en particulier, apparaissent partagées en deux grands secteurs. Dans l'un, le rapport entre la ville et les campagnes de sa zone d'influence s'est établi dans le passé par l'entremise d'un semis de lieux médiateurs dont la position, à mi-chemin de la vie citadine et de celle du village, fut, par l'activité de leurs notables, de leurs hommes de loi, de leurs petits entrepreneurs, de leurs maquignons, d'une importance capitale jusqu'aux premières années du XXe siècle, dans le domaine aussi bien du courtage que des procédures électorales, ou de la diffusion des connaissances ; ici, c'est sans doute en se situant au sein de ces petites bourgades que l'observation historique des processus d'urbanisation a chance d'être la plus féconde. Dans l'autre secteur, qui couvre tout le flanc méditerranéen, et dont il importerait de mieux jalonner vers le nord les lisières et les marches, un substrat vraisemblablement antérieur à l'implantation romaine elle-même et dont on entrevoit qu'il reprit vigueur aux Xe-XIIe siècles, imposa dans les campagnes des formes différentes de sociabilité ; l'habitat, les modes de production, les relations politiques ont revêtu partout une allure franchement citadine ; « un genre de vie urbain est insaisissable », écrit Pierre Toubert à propos du Latium des abords de l'an mil, « chacun peut au gré de son inclination, considérer la ville comme un village monstrueux ou, au contraire, voir dans chaque village une sorte de ville miniature, riche de fonctions économiques diversifiées et d'une stratification sociale complexe ». À propos du XIXe siècle, et d'une grande partie de la Provence, Maurice Agulhon est tenté de penser la même chose ; il pose en tout cas la question : existe-t-il un village provençal? Là, en effet, dans un tissu social où le hameau, la bastide font figure de formations interstitielles et souvent éphémères, il apparaît que, de toute ancienneté, les campagnes furent urbanisées jusque dans leur profondeur. Sur ce revers méditerranéen, c'est donc en réalité un très vieil urbanisme que les progrès du nouveau submergent, absorbent et désintègrent sous nos yeux.

1. « The Town as an Agent of Civilisation, c. 1200-c. 1500 », in C.M. Cipolla, ed., The Fenians Economic History of Europe, I : The Middle Ages, London, Collins, 1972, pp. 71-106.

Source : Guide d'étude. Exercices pratiques d'histoire I-II-III. Département d'histoire (Université Laval), 1992-1993, p.5-16.

Note : Le texte bref de Duby ne fournit pas d'indication expresse sur les sources utilisées par l'auteur ; néanmoins, son traitement suffit à illustrer l'enchaînement des trois étapes à suivre pour un compte rendu tel qu'entendu ici. D'abord analyse de la forme du message, puis synthèse du fond en reproduisant les articulations logiques révélées par l'analyse, enfin bilan du contenu (sous deux formes possibles) en qualifiant l'espace et le temps propres à l'exposé de Duby.

Compte rendu

  • Présentation :
    Ce texte de Georges DUBY, intitulé : « L'urbanisation dans l'histoire. » a paru dans le périodique Études rurales, fasc. 49-50, (1973), aux pages 10-13.
  • Analyse :
    1. objectif : Exposer le processus d'urbanisation en Europe occidentale au moyen âge, sous l'angle des relations villes / campagnes.
    OU : Quand, comment et pourquoi s'est mise en place la domination de la ville sur la campagne en Europe occidentale pendant la période médiévale ?
    2. moyens : Les arguments sont empruntés à l'histoire économique et culturelle. L'espace-temps visé est celui de l'Europe occidentale depuis la fin de l'Antiquité jusqu'à l'époque moderne. Le concept central est l'urbanisation. La discussion repose sur l'examen des rapports dialectiques entre villes et campagnes.
    3. plan : L'introduction (1er paragraphe) pose le problème historique général des relations ville / campagne. Le développement comprend trois parties, rangées selon l'ordre chronologique du déroulement du processus d'urbanisation. L'auteur décrit d'abord (2e par.) le renversement progressif d'équilibre qui s'est produit entre la fin de l'Antiquité et les environs de 1200 ; puis il présente (3e par.) les premières manifestations du nouveau rapport de force qui s'observent sur le terrain de l'économie et de la démographie ; enfin, il en introduit (4e par.) des manifestations plus tardives, d'ordre culturel. En conclusion (5e par.), l'auteur indique une piste à adopter pour la poursuite de l'enquête.
  • Synthèse :
    Dans le débat classique sur les relations entre villes et campagnes, les historiens cherchent à clarifier l'évolution de leurs rapports inégaux ; plus particulièrement en Europe occidentale, comment la ville a-t-elle fini par prendre l'avantage sur la campagne? À la fin de l'Antiquité, les campagnes jouaient un rôle de premier plan ; leur développement en vint toutefois à alimenter un processus d'urbanisation, au point de faire passer à la ville le rôle de moteur du changement. En France du Nord, par exemple, ce renversement d'équilibre s'est produit vers 1200.
    Dès lors, la supériorité de la ville s'est affirmée sur le plan économique (elle draine les surplus de production de la campagne) et démographique (elle attire une population d'origine rurale). Ultérieurement, le développement de l'inurbation s'est aussi manifesté dans la sphère culturelle, dans la mesure où la ville s'est imposée à la campagne comme modèle civilisateur, tandis que les urbains ne se laissaient guère influencer par les traits de la civilisation rurale. Poursuivre l'enquête sur les agents et les rythmes de l'urbanisation en Occident européen devra maintenant se faire en portant attention aux variations régionales du phénomène, ainsi que l'illustre déjà une distinction nécessaire entre zone nordique et versant méditerranéen.
  • Bilan :
    Dans la lutte inégale entre la ville et la campagne en Occident médiéval, c'est vers 1200 qu'en France du Nord l'urbain a pris le pas sur le rural, d'abord économiquement et démographiquement, puis aussi culturellement.
    OU : Les relations historiques entre ville et campagne en Occident médiéval ont été marquées par un renversement de situation vers 1200 (en France du Nord), alors que la campagne, qui avait jusque là soutenu et alimenté le développement progressif des villes, a vu celles-ci prendre un rôle dominant d'abord au point de vue économique et démographique, puis culturel.

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